XVII – Un hémisphère dans une chevelure, Charles Baudelaire, 20 mai 1859, Le Spleen de Paris

Un hémisphère dans une chevelure de Charles Baudelaire : introduction

Un hémisphère dans une chevelure est un poème en prose de Charles Baudelaire publié pour la première fois dans la Revue française du 20 mai 1859 et repris dans la section « Spleen et Idéal » des FM (1861), pièce XXIII.

Il est souvent comparé au poème « La Chevelure » présent dans la section « Spleen et Idéal » de « Les Fleurs du mal ».

Charles Baudelaire : biographie

Charles Pierre Baudelaire est né le 9 avril 1821 – 31 août 1867 à Paris et décédé le 31 août 1867 à Paris. Charles Baudelaire est reconnu depuis son vivant comme l’un des plus grands poètes français. Il était, également, essayiste, critique d’art et traducteur pionnier d’Edgar Allan Poe.

Son œuvre la plus célèbre reste le livre de poésie lyrique intitulé Les Fleurs du mal. Les Fleurs du mal exprime la nature changeante de la beauté dans le Paris en pleine période d’industrialisation (milieu du XIXe siècle). Le style très original de la poésie en prose de Baudelaire a influencé toute une génération de poètes, dont Paul Verlaine, Arthur Rimbaud et Stéphane Mallarmé, entre autres. Il est reconnu pour avoir inventé le terme de « modernité » pour désigner l’expérience éphémère de la vie dans une métropole urbaine, et la responsabilité de l’expression artistique pour capturer cette expérience.

Autres œuvres de Charles Baudelaire

  • Du vin et du haschisch, 1851
  • L’Art romantique, 1852
  • Les Fleurs du mal, 1857
  • Les Paradis artificiels, 1860
  • Mon cœur mis à nu, 1864
  • Petit poème en prose ou Le Spleen de Paris, 1869

Un hémisphère dans une chevelure de Charles Baudelaire : le poème en prose

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air.

      Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique.

      Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures ; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l’espace est plus bleu et plus profond, où l’atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

      Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d’hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l’éternelle chaleur.

      Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d’un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.

      Dans l’ardent foyer de ta chevelure, je respire l’odeur du tabac mêlé à l’opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l’infini de l’azur tropical ; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m’enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l’huile de coco.

      Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.

Un hémisphère dans une chevelure de Charles Baudelaire : Analyse

Le poème « Un hémisphère dans une chevelure » rentre dans le cycle des poèmes dans lesquels Baudelaire utilise une notion finie pour exprimer de l’infini. En effet, dans ce poème la chevelure est pour le poète une ouverture vers un monde lointain et absent ; celui des tropiques. Un « autre » monde, lointain et absent ; que la chevelure de sa belle rend tellement présent.

Ce poème est, sans doute, écrit pour la muse principale de Baudelaire, Jeanne Duval. Dont on sait qu’elle fut mulâtresse, c’est-à-dire métisse ; tropical ? L’on sait également, grâce à Jules Buisson qu’elle avait « les cheveux abondants et ondulés jusqu’à la frontière du crépu ». Ce sont ces cheveux abondants et ondulés jusqu’à la frontière du crépu qui transporte Baudelaire dans un autre monde.

Il est souvent comparé au poème en forme fixe « La Chevelure » écrit par Baudelaire en 1861 et que l’on peut retrouver dans son recueil « Les Fleurs du mal ».

Dans le poème Baudelaire s’adresse à la femme à la chevelure. On imagine le poète couché sur sa belle, sentant la chevelure de celle-ci et s’adressant à elle pour lui dire tous les bienfaits que cette chevelure peut avoir sur lui.

Dans ce poème Baudelaire va développer tout un monde tropical à partir de la chevelure de sa muse. Un monde tropical qu’il serait quasi impossible de situer parfaitement. Il pourrait en effet s’agir des Indes …dont les moussons le portent vers de charmants climats ; les moussons sont des vents périodiques d’Asie dont Baudelaire a fait l’expérience lors de son voyage aux Indes. Ce pourrait également être Arabie heureuse, où l’on peut trouver un port fourmillant de chants mélancoliques. L’Arabie heureuse cette proche Asie que Baudelaire défini comme « langoureuse et mélancolique » dans le 6ème vers de son poème « La Chevelure ». [La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,]. Ce pourrait également être le Brésil ou l’Indes, ces zones où les plantations de tabac font légions. Les Antilles, où l’huile de coco où l’huile de coco abonde.

Un hémisphère dans une chevelure de Charles Baudelaire : les sens comme moyen et fin

Un hémisphère dans une chevelure de Charles Baudelaire : l’infini dans le fini

Baudelaire, comme dans de nombreux autres poèmes des Fleurs du mal, utilise la notion finie, c’est-à-dire la chevelure de sa belle pour « exprimer » l’infini ; dans le cas présent : les climats plus chauds, tels que ceux de l’Orient et des tropiques.

C’est un procédé courant chez Baudelaire, par là il cherche à faire voyager son lecteur et à lui insuffler des sensations, émotions et sentiments qu’il n’est pas censé connaître, de prime abord ; lorsqu’il s’agit d’un lecteur européen, du moins. Et au contraire, quand il s’agit d’un lecteur des îles ou du proche orient, lui faire connaître autrement son propre climat, mais aussi lui faire découvrir comment celui-ci peut être fantasmé par l’autre.

Toute la difficulté d’un tel procédé est de rendre réel, crédible et cohérent les sensations et émotions que l’on souhaite partager au lecteur.

Un hémisphère dans une chevelure de Charles Baudelaire : voir, sentir (ressentir), entendre

Si cette chevelure fait voir, sentir, ressentir et entendre des bruits, des paysages, des senteurs tropicales au poète, c’est avant tout par le parfum que lui viennent toutes ces choses. Dès la première phrase Baudelaire demande à sa muse de lui laisser « respirer l’odeur » de ses cheveux, sans doute parce qu’il souhaite être transporté vers ces autres horizons.

La Chevelure de Charles Baudelaire : Un souvenir avant toute chose ?

« Il me semble que je mange des souvenirs ». Il s’agit de la dernière phrase du poème en prose. Baudelaire fait sans doute référence ici à son voyage sur le « paquebot des Mers du Sud » en direction des Indes. Son voyage s’arrêta finalement à l’île Maurice. Île Maurice où il resta tout de même 7 mois. Sept mois durant lesquels il a profité des vues, des senteurs et des sons des tropiques que lui rappelle tellement la chevelure de sa Jeanne.

Que vois Charles Baudelaire dans la chevelure de sa muse ?    

Cette chevelure contient un « rêve » de vision, c’est tout un monde que Baudelaire aperçoit lorsqu’il s’endort dans cette chevelure : des voilures ; des mâtures ; des grandes mers dont les moussons… ; des navires de toutes formes ; des rivages duvetés… C’est donc avant tout le lexique de la marine qui est employé ce qui renvoie d’ailleurs à son voyage vers les île Maurice. Les visions que lui infuse cette chevelure sont donc empruntent des visions de son souvenir de voyage.

Que sens Charles Baudelaire dans la chevelure de sa muse ?   

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps… C’est ainsi que commence ce poème en prose. Baudelaire s’adresse à sa muse en lui demandant de le laisser sentir sa chevelure ; car c’est la senteur de la chevelure qui transporte notre poème vers d’autres terres. C’est dire l’importance du « sentir » et de « l’odorat » dans ce poème. Ceci est possiblement dû au fait que lors de son voyage à l’île Maurice ; Baudelaire a été saisi, charmé par des senteurs qui lui étaient alors encore inconnues : la senteur des fruits, des feuilles des arbres et des corps : « où l’atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine. ». Mais, également la senteur des feuilles ; tel le tabac, des herbes ; tel l’opium. Enfin, des fruits (huile de coco) et animal (le musc).

Le poète ne fait pas que sentir, il ressent aussi à travers les caresses de la chevelure il ressent la langueur de ces climats qui s’infuse en lui et qui doit représenter une pause dans la vie trépidante parisienne.

Qu’entend Charles Baudelaire dans la chevelure de sa muse ?  

La seule chose qu’entend Baudelaire, ce sont les chants mélancoliques : « j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques… ». Comme si les tropiques étaient dans son souvenir (et ainsi dans son esprit) associé à la mélancolie. Le souvenir du passé rend mélancolique, dans un état de tristesse vague ; surtout lorsque ce passé est fantasmé. Mais, chez Baudelaire cette mélancolie qu’il nomme « Spleen » n’est pas négative et encore moins dans ce poème car si cette mélancolie est duz à la tristesse vague qu’accompagne un regret d’un passé qui ne sera plus. Ce passé, ne lui a pas totalement échappé, car il est encore présent dans la chevelure de sa belle.

C’est ce sentiment que le poète essaie d’exprimer dans ce poème. Cette mélancolie douce, ce « Spleen » ; cet état de tristesse vague que provoque la présence indirecte d’un passé idéalisé, fantasmé qui lui n’est plus ; ces tropiques dans cette chevelure.

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Max Brun