XXIII – La Chevelure, Charles Baudelaire, 1961, Les Fleurs du mal

La Chevelure de Charles Baudelaire : introduction

La Chevelure est un poème de Charles Baudelaire publié dans la section « Spleen et idéal » des Fleurs du mal ajouté lors de la seconde édition en 1861.
Placé en 23e position, il fait partie des poèmes inspirés par Jeanne Duval, l’une de ses trois principales muses, voire la plus célèbre, pour écrire ses poèmes.
Charles Baudelaire : biographie

Charles Pierre Baudelaire est né le 9 avril 1821 – 31 août 1867 à Paris et décédé le 31 août 1867 à Paris. Charles Baudelaire est reconnu depuis son vivant comme l’un des plus grands poètes français. Il était, également, essayiste, critique d’art et traducteur pionnier d’Edgar Allan Poe.

Son œuvre la plus célèbre reste le livre de poésie lyrique intitulé Les Fleurs du mal. Les Fleurs du mal exprime la nature changeante de la beauté dans le Paris en pleine période d’industrialisation (milieu du XIXe siècle). Le style très original de la poésie en prose de Baudelaire a influencé toute une génération de poètes, dont Paul Verlaine, Arthur Rimbaud et Stéphane Mallarmé, entre autres. Il est reconnu pour avoir inventé le terme de « modernité » pour désigner l’expérience éphémère de la vie dans une métropole urbaine, et la responsabilité de l’expression artistique pour capturer cette expérience.

Autres œuvres de Charles Baudelaire :

• Du vin et du haschisch, 1851
• L’Art romantique, 1852
• Les Fleurs du mal, 1857
• Les Paradis artificiels, 1860
• Mon cœur mis à nu, 1864
• Petit poème en prose ou Le Spleen de Paris, 1869

La Chevelure de Charles Baudelaire : le poème

Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir !

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

J’irai là-bas où l’arbre et l’homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l’ardeur des climats ;
Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève !
Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

Un port retentissant où mon âme peut boire
A grands flots le parfum, le son et la couleur ;
Où les vaisseaux, glissant dans l’or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D’un ciel pur où frémit l’éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse
Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé !

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m’enivre ardemment des senteurs confondues
De l’huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu’à mon désir tu ne sois jamais sourde !
N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ?

La Chevelure de Charles Baudelaire : Analyse

Le poème est composé de 7 strophes, de 5 vers, c’est-à-dire de 7 quintiles. Chaque vers est composé de 12 syllabes (Alexandrin) ; la césure n’est pas toujours respectée. Les rimes respectent le schéma suivant : ABAAB, il s’agit donc de rimes redoublées. Elles oscillent entre rimes masculines et rimes féminines. Les rimes sont riches puisque la voyelle tonique finale est toujours composée de plus de deux phonèmes.

Baudelaire utile des syllabes longues tout au long des vers afin d’insuffler au poème une dimension de nonchalance, de lenteur. On note d’ailleurs que la majorité des vers finisse avec une voyelle fermée (-ure ; -ues ; -ique) ou une voyelle nasale (-unt ; -um ; -ond) pour accentuer l’effet de lenteur.

Dans ce poème, Baudelaire décrit la chevelure de Jeanne Duval ; la mulâtresse créole (haïtienne, si on en croît la légende) qui fut l’une de ses trois principales muses (avec Apollonie Sabatier et Marie Daubrun), sans doute sa principale muse. Jeanne dont on sait d’après Jules Buisson qu’« Elle avait les pommettes saillantes, le teint jaune et mat, les lèvres rouges et les cheveux abondants et ondulés jusqu’à la frontière du crépu ». Les cheveux abondants et ondulés jusqu’à la frontière du crépu, c’est cette chevelure que décrit pour Baudelaire.

Dans ce poème Baudelaire utilise la chevelure de sa Jeanne comme une parfaite métaphore de la vie dans les îles qu’il fantasme, mais lorsqu’il s’endort dans la chevelure de sa belle le fantasme semble si réel qu’il ne peut s’empêcher de l’écrire.

Le poème commence par une description de la chevelure de la belle dans la première strophe ; une description emprunte de métaphore. Le poète compare, en effet, la chevelure de sa belle, à la toison de la brebis ; faut-il comprendre par là qu’il est le berger de cette brebis ; son gardien ? Plus tard, dans la strophe, le poète semble vouloir dire adieu à la France et au continent européen pour s’en aller vers des climats plus doux ; c’est ainsi qu’il voit cette chevelure comme un mouchoir agité dans l’air comme signe d’au revoir, voire d’adieu.

La deuxième strophe du poème commence avec une référence précise à l’Orient ; plus précisément aux rivages de la mer rouge ; en effet la chevelure de la belle, fais penser au poète à la « langoureuse Asie et la brûlante Afrique » ; cette chevelure qu’il respire couché sur sa belle, infuse à Baudelaire à la fois une mélancolie sentimentale (qui lui fait penser à l’Arabie heureuse) ; et une forte excitation ; une excitation presqu’insupportable ; brûlante (qui lui rappelle l’Afrique). Ce monde qu’il ne peut que fantasmer, semble si réel lorsqu’il est en présence de sa belle et de sa chevelure ; c’est sa forêt tropicale à lui, il le sent jusque dans son parfum qu’il hume avec plaisir.

Et voilà qu’après avoir humer la chevelure de sa belle ; le poète se laisse emporté dans sa rêverie ; il se sent transporté sous ces climats fantasmés ; les strophes suivantes sont ainsi une description sublimée par le fantasme de territoire que le poète à connu dans sa jeunesse (son voyage au île Mascareignes), et dont il a, sans nul doute, gardé un souvenir intarissable, à la fois beau, doux et puissant.

Le champ lexical des tropiques (tresses ; la houle ; la mer d’ébène ; les rameurs ; l’or ; l’huile de coco ; …) ; côtoie ceux du corps fantasmé de « l’autre » (l’homme, plein de sève ; …).

La Chevelure de Charles Baudelaire : procédés linguistiques

La Chevelure de Charles Baudelaire : l’infini dans le fini

Baudelaire, comme dans de nombreux autres poèmes des Fleurs du mal, utilise la notion finie, c’est-à-dire la chevelure de sa belle pour « exprimer » l’infini ; dans le cas présent : les climats plus chauds, tels que ceux de l’Orient et des tropiques.

C’est un procédé courant chez Baudelaire, par là il cherche à faire voyager son lecteur et à lui insuffler des sensations, émotions et sentiments qu’il n’est pas censé connaître, de prime abord ; lorsqu’il s’agit d’un lecteur européen, du moins. Et au contraire, quand il s’agit d’un lecteur des îles ou du proche orient, lui faire connaître autrement son propre climat, mais aussi lui faire découvrir comment celui-ci peut être fantasmé par l’autre.
Toute la difficulté d’un tel procédé est de rendre réel, crédible et cohérent les sensations et émotions que l’on souhaite partager au lecteur.

La Chevelure de Charles Baudelaire : l’association de sens différents pour exprimer quelque chose

Baudelaire utilise dans ce poème des métaphores qui emprunte au lexique associé à un sens pour en suggérer un autre, créant ainsi une confusion dans l’esprit du lecteur qui le pousse à s’interroger. On appelle ce procédé : une synesthésie.

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Max Brun