L’œil le plus bleu, Christian Bourgois, 1970, Jean Guiloineau

Toni Morrison : Biographie

Toni Morrison, de son vrai nom, Chloé Ardelia Wofford Morrison a vu le jour le 18 février 1931 aux Etats-Unis, plus précisément à Lorain (l’Ohio) et est décédée le 5 août 2019 à New-York.

Après des études secondaires à la Lorrain High School, elle est admise à l’université d’Howard en 1949 où elle fait des études en littérature et obtient son Bachelor of Arts quatre ans plus tard. Elle entame ses débuts littéraires en 1970 au sein d’un groupe informel de poètes et d’écrivains.

En 1988, Toni Morrison obtient le Prix Pulitzer avec son roman Beloved et gagne une reconnaissance mondiale lorsqu’on lui octroie le Prix Nobel de littérature en 1993 pour celui-ci. Connue sous plusieurs domaines littéraires comme l’édition, la dramaturgie ou encore comme professeure de littérature, elle est à ce jour la huitième femme et la seconde auteure afro-américaine à avoir reçu le Prix Nobel de littérature.

L’œil le plus bleu : Présentation

Au début des années 40, dans une Amérique ségrégationniste, une petite fille noire persuadée de sa laideur, prie chaque nuit pour avoir des yeux bleus. Pecola croit qu’avoir les yeux bleus empêcherait à ses parents de se battre, à son père de boire, à son frère de quitter la maison, permettrait à sa mère de l’aimer et surtout à ce qu’enfin les gens la regardent. Malheureusement la personne qui daigne enfin la regarder c’est son père, et ce regard lui coûte son innocence.

Deux adolescentes, Claudia et Frieda McTeer, prennent à cœur les peines de leur amie Pecola et à défaut de pouvoir lui donner des yeux bleus, décident de faire un sacrifice afin de sauver son bébé. Sauf qu’elles réalisent trop tard que cette option n’était pas la meilleure..

Narré sous la forme des quatre saisons, de l’automne à l’été, L’œil le plus bleu conte non seulement l’histoire d’une petite fille qui attend le bébé de son père, mais celui de nombreuses autres personnes subissant chacune à leur manière, les peines d’un système discriminatoire.

Autres œuvres de Toni Morrison :

  • Sula (1973)
  • Beloved (1987)
  • Jazz (1992)
  • Paradis (1997)
  • Desdemona (2011)
  • Home (2012)
  • Please, Louise (2014), avec Slade Morrison
  • Délivrances (God Help The Child) (2015)
  • Sweetness (2015)

L’œil le plus bleu : Résumé

La vie n’est pas aisée pour les McTeer dans l’Ohio, il faut aller chercher du charbon dans le froid et éviter de tomber malade malgré les noirceurs qui remplissent les poumons. Avec une maman dont l’affection est absente la majeure partie du temps et des adultes qui ne leur accordent pas une grande importance, Claudia et Frieda McTeer âgées de neuf et dix ans respectivement, ne sont que trop heureuses d’accueillir Pecola qui n’a où aller après que son père ait brûlé leur maison.

Lors des premiers jours de Pecola chez les McTeer, Frieda lui offre des biscuits et une tasse de lait. Sur cette tasse, Pecola admire les yeux bleus de Shirley Temple et rêve d’avoir les mêmes. Frieda et elle se mettent à complimenter affectueusement la petite fille sur la tasse sous l’œil mauvais de Claudia qui elle, la haïssait. Claudia ressentait une haine pour toutes les Shirley Temple du monde. C’est ainsi qu’elle a développé une sainte horreur des poupées et les déchirait lorsqu’on les lui offrait à chaque Noël. Sauf que, sa mère ne la comprenait pas et lui en voulait de ne pas valoriser ce dont elle a toujours rêvé. Malheureusement, personne ne prend la peine de demander à Claudia ce qu’elle souhaiterait réellement avoir pour Noël et cela l’attristait.

Chez les Breedlove, tous les membres de la famille se considèrent comme étant laids. Ils semblent porter la laideur sur leur peau, la revêtent comme un vêtement. La mère de Pecola, miss Breedlove et son père Cholly vivent une histoire matrimoniale assez violente. Entre bagarres et insultes, le couple ne tient pas compte de ses enfants lorsqu’ils s’adonnent à leurs échanges brutaux. Sammy, son frère, adopte une position différente de celle de Pecola face à cette violence, il fugue au gré de ses humeurs et rejoint des compagnies douteuses. Pecola quant à elle, cherche à disparaître. Elle prie tous les jours afin de changer la couleur de ses yeux, les rendre beaux, comme ça, on pourrait la trouver belle et ne pas faire de vilaines choses devant elle.

Pecola est une jeune fille calme et passive qui se trouve moche. Elle voit dans les yeux des personnes qu’elle rencontre, le dégoût. Que ce soit à l’école ou dans son voisinage, des élèves ou des professeurs, Pecola se fait toujours rappeler par des regards, des mots, des gestes qu’elle est moche. Pour elle, il n’y a que les prostituées vivant à l’étage au-dessus de leur maison qu’elle considère comme ses amies car ce sont les seules qui, selon elle, ne la trouvent pas repoussante et lui donnent des choses gentiment en échange des courses qu’elle leur fait.

A l’hiver, Claudia, Frieda et Pecola se retrouvent dans la même école. Là-bas, une nouvelle fille fait son apparition, Maureen. Elle est mignonne, les professeurs sont gentils avec elle, les filles s’agglutinent autour d’elle et les garçons font tout pour entrer dans ses bonnes grâces. Bien que tous l’adulent, Claudia et Frieda la haïssent, lui cherchant des défauts à la moindre petite occasion, mais, nourrissent secrètement l’espoir d’être son amie. Pecola, quant à elle, est la victime de tous, filles comme garçons, enseignants comme aînés. Les garçons l’embêtent et lui disent des énormités, ils transmettent sur elle leurs frustrations. Pecola ne sait pas riposter et ne fait que subir les assauts de ses camarades en attendant que ça finisse.

Un de ces jours où les garçons l’embêtaient, Claudia et Frieda l’ont défendue contre ses assaillants qui, voulant riposter, se sont abstenus lorsque Maureen s’est interposée. Malheureusement, cette amitié naissante entre Maureen et les autres filles meurt quelques instants après lorsqu’elles se disputent car Maureen veut montrer sa supériorité.

L’œil le plus bleu à travers des flashbacks, raconte la jeunesse des parents de Pecola, Cholly Breedlove et Pauline Williams. Il décrit leur lutte en tant qu’Afro-Américains dans une grande communauté blanche. Après des années dans ce mariage, tandis que Cholly qui jadis était un jeune travailleur chevronné devient un alcoolique irresponsable, Pauline travaille à présent comme femme de ménage pour une riche famille blanche. C’est à ce travail et la fille de cette maison que désormais elle voue toute son affection, délaissant ses propres enfants et son foyer.

Mis à part l’histoire de Pecola et son entourage, il y’a aussi l’histoire des femmes métisses qui mènent une vie bien différentes des femmes noires. Cela commence avec le récit des jeunes filles qui font l’école pour satisfaire leurs maîtres. Elles apprennent le ménage, la cuisine, comment se tenir, la musique et tout autre particularité qui feraient d’elles des femmes « complètes ». Aussi raconte-t-on l’histoire de l’une d’entre elle; Géraldine, qui vit selon ce qu’on lui a appris. Elle tient bien sa maison, fait à manger, remplit ses devoirs conjugaux, mais ne trouve son réel bonheur que durant les moments où elle passe du temps avec son chat. Elle donne naissance à un garçon du nom de Junior envers qui elle n’éprouve pas la même affection qu’avec son chat. En grandissant, sa mère lui apprend la discrimination envers les noirs mais Junior préfère s’amuser à terroriser les enfants, surtout les filles.

Les McTeer ont un locataire du nom de Mr Henri qu’ils affectionnent malgré les petites entorses aux règles de vie. Sauf qu’un jour, Mr Henri est allé trop loin et s’est fait battre par ses bailleurs; car il a sexuellement touché leur fille Frieda. Effrayée, Frieda pense qu’elle terminera perdue comme les prostituées que sa mère l’empêche d’approcher. Jalouse de ce que sa sœur a vécu, Claudia se met à lui poser des tas de questions et ne comprend pas pourquoi elle est la dernière à vivre des choses. Ensemble, elles décident d’aller chercher du whisky pour sauver la vie de Frieda, afin qu’elle ne soit pas perdue et grasse comme miss Ligne Maginot, une prostituée corpulente. Incapable de savoir où trouver du whisky, elles se rappellent de Cholly Breedlove qui est toujours saoule. Alors, elles se dirigent chez Pecola et découvrent que cette dernière est absente. Elles vont la trouver au domicile où sa mère travaille mais un incident se produit. Pecola se fait brulée par des fruits et se fait taper par sa mère. En effet, celle-ci se préoccupe plus de la fille de sa patronne et de son carrelage salit que de la brûlure de sa propre fille.

Dans tout cet univers tumultueux, la jeune Pecola est celle qui souffre le plus. Elle subit par deux fois une agression sexuelle venant de son propre père et se retrouve enceinte. Personne ne l’aide et la majorité penche en défaveur de son accouchement. Seules Claudia et Frieda souhaitent que le bébé de Pecola vive. Pour cela, elles sacrifient l’argent qu’elles gardaient pour s’acheter un vélo et décident de semer des marguerites en espérant les voir fleurir.

Voguez à travers des chapitres émouvants, plongez au cœur d’histoires bouleversantes et vivez à cœur ouvert, les peurs, les sévices, les angoisses et les traumas d’une aventure troublante.

L’œil le plus bleu : Avis

Narré du point de vue de multiples personnages, L’œil le plus bleu expose une société ségrégationniste, violente psychologiquement et injuste, où l’innocence d’une enfant lui est arrachée aussi tôt que ses onze ans. A travers les nombreux personnages, Toni Morrison aborde l’appréciation de soi en parallèle avec les standards de beauté mis en évidence. De l’idéalisation de Shirley Temple en passant par les poupées blanches offertes à Claudia pour Noël ou encore l’amour de Miss Breedlove pour la fille de ses employeurs et sa haine envers sa propre fille, tout est structuré de façon à ce que la peau blanche soit perçue comme étant « meilleure ». Cette perception des choses affecte beaucoup l’estime de soi de plusieurs personnages et tend à les faire idéaliser les blancs tout en méprisant leurs semblables.

Cru et dur, le récit décrit sans ménagement les atrocités d’un système foncièrement raciste où la dépréciation de soi chez les noirs commence dès le bas âge. Pecola ne cesse de se voir comme étant moche, de ce fait, elle croit dur comme fer que la cruauté exprimée dans le monde qu’elle voit est due au fait qu’elle soit laide. Elle se dit que les gens ne voudraient pas lui faire du mal ou ne feraient pas de vilaines choses devant elle si elle était belle, si elle avait de beaux yeux bleus comme Shirley Temple. Cette affirmation s’implante encore plus en elle lorsque les garçons venus la nuire, arrêtent de le faire quand Maureen s’interpose. Ils s’arrêtent parce qu’elle est belle et ne veulent pas entrer dans ses mauvaises grâces. En souhaitant avoir de beaux yeux, Pecola se trouve à vouloir changer la façon dont elle voit les choses et la façon dont on la verrait. Mais ce miracle ne peut se réaliser qu’en se trompant soi-même.

Les personnages sont vrais, se mentent souvent envers eux-mêmes, ressentent des émotions sans aucune logique et après avoir accepté leur sort, se résignent du plus profond de leur être. Cette résignation les rend victimes et bourreaux. Victimes du système et bourreaux de leurs confrères et enfants. D’un côté, il y’a Cholly qui, victime de racisme et incapable de se défendre contre les hommes blancs qui l’ont humilié, transfère sa haine sur la femme noire qu’il a été incapable de protéger. De l’autre, il y’a Pauline qui, incapable d’apprécier sa beauté et celle de sa famille, transfère tout son amour vers son travail et la fille de ses employeurs.

L’impuissance des gens à vivre comme ils le souhaiteraient est vite ressentie. Ainsi donc, le quotidien de certains de ces personnages se résume à s’attaquer au plus faible, à mal orienter leurs haines, à rendre coupable la victime puis finalement se détacher de l’essentiel et se créer un nouveau monde, où ils s’y sentent mieux sans que les autres ne comptent. On voit donc à l’instar de Soaphead, une personne qui, après une éducation biaisée, se prend pour l’intermédiaire du Seigneur, devenant ainsi un charlatan. On retrouve aussi Géraldine et Pauline qui, chacune, a préféré porter son affection sur autre chose (un chat et le rangement) et tuer les sentiments relatifs à la famille.

Horsmis l’initiation à la sexualité et l’abus, le racisme et la dépréciation de soi mis en avant, on y découvre aussi la dépravation des désirs. Prenons l’exemple de Soaphead qui déteste le contact physique mais qui a une attirance vicieuse envers les petites filles. Une attirance qui pour lui n’est absolument pas lubrique mais associée à la propreté et à la protection de ces petites filles dont il aimait toucher les seins naissant. Ou encore comme Cholly qui, l’esprit embrumé, a ressenti du désir envers sa propre fille.

Dans ce roman, Toni Morrison nous expose une société humaine cruelle, même envers les enfants. A la grossesse de Pecola, aucun des adultes qui s’est exprimé n’a pris en pitié la pauvre enfant. Tous les commérages sur elle ne demandaient qu’à ce qu’on la retire de l’école. D’autres ont même insinué qu’elle avait dû provoquer son viol. Ils se sont attardés sur sa laideur, sur la folie de son père, sur son jeune âge et sur l’atrocité de ce que serait son enfant. Pecola n’a personne sur qui compter. Même sa mère à qui elle raconte la scène ne la croit pas…

De la sexualité, à l’appréciation de soi en passant par la ségrégation et l’injustice, Toni Morrison nous montre différentes facettes de la nature humaine sans pour autant porter un jugement. Elle nous transmet la peur, l’indignation et la violence de cette époque.

L’œil le plus bleu relate les réalités d’une société difficile, arborant des thèmes complexes et dramatiques, tellement poignants qu’il émeut et révulse sur l’éventualité de l’existence d’une société pareille.

Incipit de l’oeuvre : L’oeil le plus bleu

« Chaque nuit, Pecola priait pour avoir des yeux bleus. Elle avait onze ans et personne ne l’avait jamais remarquée. Mais elle se disait que si elle avait des yeux bleus, tout serait différent. »

10  Citations tirées du livre L’œil le plus bleu :

  • « Le changement était une adaptation mais pas une amélioration. » Page 20
  • « Leurs robes compliquées, aux grandes manches et aux jupes très longues, cachaient la nudité qu’on voyait dans leurs yeux. » Page 30
  • « Il y avait une touche de printemps dans la prunelle de ses yeux verts, quelque chose d’estival dans son teint et une riche maturité automnale dans sa démarche. » Page 54
  • « Nous nous sentions bien dans notre peau, ce que nos sens nous faisaient découvrir nous réjouissait, nous admirions notre crasse, nous cultivions nos cicatrices, et nous ne pouvions comprendre cette indignité. » Page 66
  • « Mais pour découvrir la vérité sur la façon dont meurent les rêves, il ne faut jamais croire ce que dit le rêveur. » Page 96
  • « Il lui a semblé qu’il valait mieux être solitaire que seul. » Page 131
  • « La haine l’a empêché de la relever, la tendresse l’a obligé à la couvrir. » Page 141
  • « En conséquence, nous n’étions pas royaux mais snobs, pas aristocratiques mais conscients de notre classe ; nous pensions que l’autorité, c’était la cruauté envers nos inférieurs et que l’éducation consistait à aller à l’école. » Page 153
  • « L’horreur au cœur de son désir n’a d’égal que le mal de son accomplissement. » Page 179
  • « Celui qui est aimé est dépouillé, neutralisé, figé dans l’éclat de l’œil intérieur de celui qui aime. » Page 181

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Djuikam Eunice