Je suis Quelqu’un, écrit par Aminata AIDARA et publié le 23 août 2018 aux Editions Gallimard.

Aminata AIDARA : Biographie

Aminata AIDARA est une romancière d’origine italo-sénégalaise née le 20 mai 1984. Attirée par le monde des lettres, elle effectue des études supérieures en littérature française et comparée à l’Université Sorbonne Paris Cité en cotutelle avec l’Université de Turin. Elle y obtient son doctorat en 2016 avec une thèse intitulée : Exister à bout de plume, la littérature des jeunes générations françaises issues de l’immigration au prisme de l’anthropologie littéraire. Ses travaux ont d’ailleurs abouti à la création d’un projet littéraire intitulé « Exister à bout de plume », qui deviendra un concours littéraire permettant à des jeunes issus de l’immigration de se lancer dans l’écriture.

En 2009, sa carrière d’écrivain se lance avec la publication de diverses nouvelles en français et en italiens. Elle recevra d’ailleurs le prix Premio Chiara Inediti en 2014 grâce à son recueil de nouvelles : « La ragazza dal cuore di carta » (La Fille au cœur de papier).
« Je suis Quelqu’un » est son premier roman, à la fois sensible et percutant, où elle retrace le passé et le présent d’une famille bouleversée par un secret enfoui au plus profond de son histoire.

Je suis Quelqu’un : Présentation

Estelle est le genre de femme moderne et volontaire qui n’aspire qu’à une chose : vivre pleinement. Le jour de son vingt-sixième anniversaire, son père lui murmure des mots qu’elle espérait ne jamais avoir à entendre « Le fils de l’autre ». Par ces simples mots, Estelle est renvoyée dans les méandres de son passé, où se cache un secret presque oublié.
A côté d’elle, Penda, sa mère, essaye de mener une vie normale. Depuis quinze ans, ses pensées et son cœur sont en proie à l’attente lancinante de quelque chose qui ne vient pas. Pourtant, en ce mois de juin où le temps semble plus long, elle se décide à ouvrir la porte vers des vérités qu’elle avait depuis longtemps peur d’affronter.

Autres œuvres du même auteur :

– La Ragazza dal cuore di carta, Recueil de nouvelles, Piero Macchione Editore (2014) ;

Je suis quelqu’un – Résumé

Estelle est une jeune femme au train de vie peu orthodoxe. Elle n’a pas de véritable « chez-elle », ni de véritable travail. Elle erre, squatte, vit au jour le jour sans penser au lendemain. Tout bascule un jour de juin, le jour de son anniversaire, lorsque son père prononce ces cinq mots sans crier gare : « le fils de l’autre ». Après cette discussion avec son père, Lara, sa meilleure amie, lui annonce de but-en-blanc qu’elle part à Londres rejoindre un père qu’elle n’a jamais connu. C’est la goutte d’eau pour Estelle.

Elle a vingt-six ans, et a désormais l’impression qu’un disque qu’elle avait longtemps eu l’habitude d’écouter s’est soudain rayée. Elle se sent épuisée par la vie qu’elle mène et dans sa recherche de réconfort se rend compte que contrairement à ses sœurs, elle n’a personne avec qui partager sa vie, rien de stable, aucun équilibre. Estelle est acculée par ses propres sentiments et retourne chez cette mère qu’elle avait pourtant pris l’initiative d’abandonner.

C’est le moment des introspections pour la jeune femme qui remonte de plus en plus loin dans son passé. Nous la découvrons en tant que cette femme directe, franche et impulsive, qui aime le contact avec les humains plus que tout, mais qui pourtant ne veut pas s’attacher, être la captive d’un homme comme l’est encore sa mère.

Ville d’avant et ville nouvelle, Père de l’Enfance et Père Ami, Estelle fait nettement le distinguo entre toutes les étapes importantes de sa vie : celle de Dakar, et celle de Paris. Dans cet appartement où elle a longtemps vécu avec sa mère et deux de ses sœurs, Estelle prend le temps de se retrouver avec elle-même et de faire le point sur ce qu’elle est et sur ce qu’elle a accompli jusqu’à maintenant.

Murée dans le silence, ce n’est qu’à travers les messages de ses cousins, Dialika et Mansour, qu’elle trouvera la force de sortir la tête de l’eau. Si Dialika, jeune fille vivant en Italie, l’abreuve d’anecdotes de sa vie quotidienne et de sa bonne humeur, c’est en Mansour qu’elle se reconnaît le plus. Ce dernier effectue son premier voyage au Sénégal alors qu’elle n’y est pas retournée depuis quinze ans. Il partage avec sa cousine ses impressions sur cette terre qu’il n’a jamais connue mais qui le hante depuis sa naissance. A son retour, il a changé, perçoit les choses avec plus d’acuité, plus de violence. Il a du mal à revenir vers cette France où il a pourtant toujours vécu. Tout comme elle, le Petit-cousin Fragile est parti à la recherche de ses racines, mais ce qu’il y a trouvé la bouleversé, à tel point qu’il s’est enfoncé dans une marée de questionnements, sur lui, sur son africanité, sur son appartenance à une communauté et sur le véritable lien qu’il avait avec sa mère disparue.

Penda, quant à elle, a pris une décision qui risque de bouleverser sa vie. Elle lui a écrit, à « lui », cet homme pour qui elle a tout quitté et qui retient son cœur en otage depuis quinze ans. Dans deux mois, tout recommencera, ou tout prendra fin. Penda a hâte, mais elle a peur. Comme sa fille, elle se remémore, pour se donner du courage.

Enfant métisse issue de la classe privilégiée sénégalaise, Penda n’est désormais qu’une modeste agente d’entretien dans un lycée de la banlieue parisienne. En observant d’un œil discret le quotidien des élèves, c’est sa propre vie qu’elle observe. Mariée, trop jeune, trop innocente, ses rapports avec son premier mari qui n’a jamais su l’aimer, cet enfant qu’elle n’a jamais connu et qu’elle n’arrive pas à oublier, ses filles qui sont sa plus grande fierté, son déménagement à Paris, les promesses de cet homme qui lui faisaient miroiter mille merveilles.

Aujourd’hui, Penda est une femme qui attend. Elle attend que l’homme à qui elle a tout donné lui donne une réponse, qu’Estelle sorte de la mélancolie dans laquelle elle est plongée depuis son anniversaire, que le temps passe et emporte avec lui les souvenirs.
Qu’il s’agisse d’Estelle ou de Penda, toutes deux sont en quête de cette vérité qui leur permettra enfin d’avancer.

Je suis Quelqu’un – Avis

« Je suis Quelqu’un » est une œuvre où les mots sont puissants.

Les mots que son père prononce et qui menacent de faire exploser des souvenirs effraient Estelle. Les mots de sa meilleure amie au moment de son départ la mettent face à sa solitude. S’en est trop pour la jeune femme qui se laisse aller, de plus en plus loin, sombre dans la mélancolie et son passé, pour mieux comprendre son présent.

« Je suis Quelqu’un », plus qu’une litanie, est un chant, un cri de détresse à travers lequel Estelle exprime la crise qu’elle traverse. Qui est-elle ? Qui a-t-elle été ? Et qui sera-t-elle ? La jeune femme brise sa coquille et se révèle aux lecteurs dans sa forme la moins flatteuse : frustrée, seule, abandonnée, incomprise. Alors pour mieux s’ancrer à son monde, elle catégorise, colle des étiquettes. La ville d’avant et la ville nouvelle, le Père de l’Enfance et le Père Ami, la Cousine du Cœur et le Petit Cousin Fragile, afin de mieux percer le secret de son existence dans une société où elle s’est exclue par anticipation, avant que cette dernière ne le fasse pour elle.

Pour Penda, les mots qu’elle écrit dans son journal sont autant de souvenirs qui la ramènent inexorablement à divers moments de sa vie et particulièrement à celui où tout a basculé, où tout s’est brisé. Aminata Aidara exprime à travers ce personnage un autre cri, celle d’une jeune fille mariée trop tôt, trop vite, mal-aimée, bridée, dont la seule joie était d’élever ses filles. Jusqu’à sa rencontre avec Éric, lui qui a fait rougir sa peau, briller ses yeux et serrer son cœur. C’est l’histoire d’une femme brisée par la perte d’un être cher et dont le fantôme s’agite encore dans son esprit. A travers elle, l’auteur nous parle d’amour, celui d’une mère pour ses enfants, morts ou vivants, mais également de l’amour dévorant et quasiobsessionnel que peut éprouver une femme pour un homme. C’est cet amour qui va lui donner la force de partir, de tout recommencer, ailleurs, avec Éric.

Nous nous attachons rapidement à cette femme qui a appris à la dure que remettre son bonheur entre les mains de quelqu’un d’autre est une très mauvaise idée. L’humain est ondoyant et divers, changeant et inconstant. Éric lui a fait comprendre à demi-mot que jamais il ne lui appartiendrait mais elle n’a jamais voulu le comprendre. Est-elle pour autant condamnée à voir le monde avancer sans elle ?

« Je suis Quelqu’un », ce sont ces deux femmes qui prennent la pleine mesure de leurs actes et de tout ce qui les a menées là où elles se trouvent, mais également toutes ces personnes qui gravitent autour d’elles, de Dakar à Paris, en passant par l’Italie et les Etats-Unis.

A travers les voix fortes de ses personnages, Aminata Aidara soulève les problématiques de la discrimination, du communautarisme et de l’identité avec une technicité et une sensibilité surprenante. Si pour Estelle ces questions d’appartenance raciale n’évoquent pas grand-chose, il n’en est pas de même pour Mansour, le Petit Cousin Fragile, qui pour la première fois, a découvert le Sénégal, le pays de sa mère, ainsi que les injustices qui minent la société dans laquelle il vit. Il se découvre et se révèle à son africanité, à ce qu’il représente, un symbole, et à tout ce qu’il ignorait jusque-là sur lui-même.

Ce roman est un voyage dans le temps où le passé et le présent s’affrontent dans un tourbillon psychologique, où il faut être attentif pour réaliser que la véritable intrigue s’installe sous nos yeux sans pourtant être énoncée. C’est le secret de toute une famille qui s’est mélangé à travers les esprits et les générations, un secret si lourd qu’il s’est noyé sous le poids du temps et des non-dits. Ce n’est qu’à la toute fin que nous comprenons à quel point d’une façon ou d’une autre, ce secret a pesé sur chaque personnage.

L’apogée ? Ce final d’une beauté saisissante où les rouages du temps se remettent en marche. Penda a mené son combat, contre son amour, et pour ses enfants. Estelle quant à elle, trouve enfin le courage d’affronter ses souvenirs et de révéler la vérité, signe d’un nouvel espoir qui, à travers elle, ne s’épuisera jamais.

Aminata Aidara a peut-être pris son temps pour poser le point final sur cette intrigue qui traverse les époques et les frontières, mais nous savourons jusqu’à la dernière goutte ses mots à la fois tendres et crus, légers et puissants, et d’une élégante poésie.

INCIPIT

« Quelque part, à Paris, une fille appelée Estelle rencontre son père ».

10 Citations tirées du livre « Je suis Quelqu’un »

– « Tu comprends ainsi que chacun de nos choix a ses conséquences », page 4 ;
– « La solitude de sa mère la met en garde contre le fait qu’il ne faut jamais confier son propre bonheur à quelqu’un d’autre », page 8 ;
– « Notre mémoire culturelle nous suit partout, où qu’on se trouve », page 31 ;
– « Je suis quelqu’un qui a vu un enfant un jour, un nourrisson qui a disparu », page 33 ;
– « Seules m’importent la justice et l’honnêteté avec soi-même. La possibilité de se donner perpétuellement le choix », page 64 ;
– « J’étais peut-être comme James Baldwin, je détestais les injustices quotidiennes que nous subissions, mais je ne croyais pas aux représailles sanglantes », page 111 ;
– « Il y a beaucoup trop d’attentes sur l’homme, trop de privilèges à assumer sans être formé à la conscience de l’autre sexe, au véritable partage de la vie avec les femmes », page 121 ;
– « L’attente est un mouvement, un papillotement de l’estomac que j’ai bien connu pendant l’absence d’Éric », page 171 ;
– « Mes moments de vide arrivent toujours le soir quand une mélancolie poignante m’amène à m’abandonner à l’extase de l’imagination », page 182 ;
– « Je voudrai te faire de la place, dans celle que tu as déjà, pour que tu me pardonnes de t’avoir aimé au point de ne pas arriver à te voir », page 254 ;

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Leïla Tsatchou
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